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LE CORPS ET SES FONCTIONS

Une introduction à la lecture d’ALAIN

lundi 14 avril 2008

LE CORPS ET SES FONCTIONS

Tout dépend de notre corps et de ses fonctions
Une introduction à la lecture d’ALAIN

On a peut-être une attitude trop ambiguë à l’égard de la philosophie. Les souvenirs du lycée y sont pour quelque chose. Trop souvent le discours philosophique se réduit au cours du professeur. Trop souvent l’attente de l’élève n’est motivée que par la perspective d’un examen angoissant à l’extrême. Il n’y a là que caricature de philosophie, tant il est vrai que celle-ci ne s’enseigne pas. Il s’agit en fait d’apprendre à philosopher. Seule la rencontre avec la pensée en acte qu’est, non pas l’enseignant mais l’enseigneur, permet d’apprendre à penser le réel. Tout le réel présent. Et de toutes ses forces. Résolution qui sauve de la banalité de l’exis­tence quotidienne. Apprendre, c’est-à-dire prendre en charge mon apprentissage, et celui des autres. Responsabilité inaliénable de moi et des autres, devant moi-même. Cette exigence définit au mieux ce qu’est la philosophie, laquelle concerne chacun d’entre nous et ne saurait être accaparée par une caste dont la fermeture signe l’irresponsabilité. Chacun actualise l’exigence en accord avec ce qu’il est.

ALAIN pensait que le philosophe avait pour tâche essentielle, non pas de produire des pensées « originales », mais d’exprimer celles de tout le monde dans le langage de tout le monde. Non pas devancer, mais accompagner. Je peux faire grandir l’autre. Et moi-même dans le même temps. Avec cette espérance qu’il puisse un jour devenir philosophe à son tour. Et qu’il soit fait ainsi, par mon désir et son effort propre, mon ami. Et que je sois fait automatiquement, le sien. Car « l’attachement peut se passer de vertu, jamais l’amitié » [1].
L’amitié : la des philosophes grecs, l’amitié réelle, digne de ce nom, fait que deux êtres qu’il n’est pas possible de dire semblables, deviennent harmoniques, au travers de rapports de réciprocité. Etre philosophe, ce n’est pas être « sage », outrecuidance et infatuation caractérisant l’imbécile heureux, mais c’est être « ami-de.la-sagesse ». Simplement l’ami. Cela suffit. _ Activement orienté vers elle, je me découvre uni à tous ceux qu’attire « ce qui vaut le mieux », à tous ceux qui prennent conscience que rien « ne va de soi ». Il faut aller encore plus avant et dire qu’être philosophe, c’est ne pas pouvoir faire autrement que traiter tout homme en ami en l’appelant sans se lasser « de son plus haut nom ».
Et pourquoi le relaxologue ne serait-il pas ce philosophe !

« Appeler », si nous lui donnons le sens habituel ne suffit pas à exprimer toute l’ampleur de ce qu’il y a à faire. Il faut en effet que cet ami puisse réaliser concrètement la sagesse pour laquelle il est fait et que ce faisant il se découvre : homme-libre.

La liberté. La liberté n’est pas une chose, elle est risque et pari.
Décision. Elle ne se prouve pas. Elle s’éprouve dans un faire qui ne peut être déterminé à l’avance. Songeons au « démon » de Socrate :
« Il y a une certaine voix qui, lorsqu’elle se fait entendre, me détourne de ce que je m’apprête à faire, mais ne me pousse jamais à rien » [2]. La liberté est parti pris et serment : il faut jurer de penser et de vivre en homme-libre. Il faut le vouloir. La liberté, c’est la volonté en action.

Dire que l’homme a à se faire homme-libre, c’est dire qu’il ne l’est pas encore. _ C’est le connaître comme projet incarné d’humanisation. Ou, pour reprendre l’expression qu’utilise ALAIN, c’est le connaître comme union du corps et de l’âme. C’est par l’âme que l’homme accède à l’humanité.

Par le corps, je suis homme.
Par l’âme, je me fais homme-libre.
Les passions étant engendrées par l’état corporel, elles constituent le premier obstacle sur la voie d’humanisation. Nous savons bien que tout dépend, en fait, de notre corps et de ses fonctions. Que tout dépend des mouvements qui s’y font. Ainsi de la colère, de la peur, de la joie. C’est parce que le corps mime la chute que nous tombons. Il faut donc, pour contrôler les passions, échapper au corps et se faire tout esprit. En me détachant de l’homme que je suis, je me saisis mieux et comprend ainsi que je suis homme-libre. Par ce détachement, par cette décentration de moi, je prends conscience du monde et de ce qui m’entoure. Je me détourne de l’intérieur pour mieux voir tout le réel, tel qu’il est. J’observe les choses et me mets à distance de mes fantasmes. Je peux alors juger. , DESCARTES avait bien vu que c’est le jugement qui fait l’homme libre en lui permettant d’accéder à la maîtrise de soi. « Juger et non pas subir, c’est le moment du souverain. »

Les passions ne permettent pas de juger. La surprise est si grande, et les critères habituels sont tellement inadaptés, qu’il n’est plus possible d’écouter les raisons. Il ne faut donc pas chercher à raisonner, c’est-à-dire à mobiliser l’esprit, il faut plutôt « refuser le corps ». « L’âme est ce qui refuse le corps. » Cela ne veut pas , dire qu’elle l’ignore. Comment refuser ce que j’ignore ! La passion étant engendrée par l’état corporel, il faut refuser celui-ci, donc s’opposer à soi. L’âme est cette force de refus qui désigne toujours une action. « Le fou n’a aucune force de refus, il n’a plus d’âme. »

L’intervention du philosophe, et pourquoi pas du relaxologue, va donc consister à développer en soi et en l’autre cette force d’âme ,qui est indispensable pour se faire homme-libre et donc réaliser en soi l’humanité.
Cette humanisation se fait :
1 - Par la connaissance des vraies causes, qui seule permet d’accéder à la puissance sur soi-même et sur l’événement. « Celui qui connaît le mal par les causes apprendra à ne point maudire et à ne point désespérer. »

2 - Par le développement de la capacité à voir le bon côté des choses. Tout événement ayant deux aspects : l’accablant et le réconfortant, il faut apprendre à former en son âme « une étendue de pensées heureuses. »

3 - Par la modification des manières du corps. « Notre corps, de par sa structure même, tourne à mal dès qu’on ne le surveille plus, dès qu’on ne le gouverne plus ». Il faut faire en sorte que le corps apporte « les sentiments constants, les égards et les agréables propos » auxquels nous avons droit.

L’âme étant forte, il est possible de vivre selon les préceptes d’une sagesse pratique, sagesse qui concerne les différents étages de l’homme, et qui pourrait dans un premier temps être ainsi for­mulée :
1 -A l’étage mental Ne pas accuser les autres.
2 -A l’étage émotionnel Utiliser l’émotion positivement
3 -A l’étage physique Rester souple et imperturbable.

Yves DES NOUES


[1Jean-Jacques ROUSSEAU : L’ÉMILE IV

[2PLATON : APOLOGIE DE SOCRATE